Symbiose d’un regard

« Reflet » provient du latin reflectere, réfléchir. Ses significations sont :

– Effet lumineux produit par la réflexion de la lumière sur le corps.
– Nuance apparaissant sur un fond coloré, variant selon l’éclairage.
– Image que renvoie une surface réfléchissante.
– Personne ou chose qui reproduit les traits principaux d’une autre.
– Eclat émanant de quelque chose et qui apparaît dans une autre[1].

Des différentes acceptions du mot, j’ai voulu représenter celle-ci : « Personne qui reproduit les traits principaux d’une autre ». Plus spécifiquement, à travers leur regard. D’une intériorité bien distincte, ces deux personnages apparaissent comme le reflet de la société qui les a vus naître.

D’un côté, Frédéric de Montefeltro, duc d’Urbino et prince de la Renaissance. Ayant perdu un œil lors d’un tournoi, il aimait à se prendre en portrait du côté de l’œil sain. La description que fait Daniel Arasse du studiolo de son palais ducal d’Urbino en dit long sur le personnage. Un plafond à caissons, et des marqueteries illusionnistes exhibent un décor apparemment négligé, secrètement contrôlé. La figure du duc, bien que présente, a une place en coulisse, ce qui fait de l’endroit le lieu de la méditation du pouvoir du prince[2].

De l’autre côté, j’ai représenté un prisonnier américain de l’époque actuelle. Pris de profil devant la traditionnelle règle mesurant sa taille, son regard est dur, ses sourcils froncés et sa bouche légèrement pincée. Néanmoins hautain, fier, il ne semble pas regretter ses actes délinquants.

Et si ces deux personnages d’une vie si éloignée étaient le reflet l’un de l’autre ? Reflet d’une société où la naissance détermine la classe, le milieu social, les possibilités d’éducation, et quelque part les agissements de l’individu. Mais une anomalie, une contradiction ressurgit du tableau. C’est le lien qui les unit : ils sont en symbiose. Si « le regard est étreinte »[3], le duc et le délinquant sont unis par leur nature humaine. S’ils semblent lancer un défi l’un à l’autre, leurs têtes se rapprochent, c’est l’étreinte avant la lutte.

L’idée de vie est aussi subjacente. Pétrarque, dans ses correspondances comme dans ses poèmes, se réfère au portrait peint qui s’apprête à parler, qui est vivant, « il ne lui manque que la voix ». Cette définition est commune à la Renaissance. Dans ces Vite, Vasari évoque cette notion de portrait vivant quand il cherche à faire l’éloge des portraitistes. Comme chez Masaccio : « Une telle puissance de vérité que seule la parole semble lui manquer ». Au sujet de La Joconde : « chose merveilleuse qui ne pouvait pas être plus vivante ». C’est un lieu commun de l’Antiquité à la Renaissance : le portrait a la fonction de rendre présent l’absent, permettant aux vivants de voir les morts.

Les deux dessins sont traités plastiquement de la même manière, ce qui donne une certaine cohérence et symétrie à l’ensemble. La texture de la peinture est néanmoins différente. Le côté gauche est rugueux, irrégulier. Comme la vie de cet homme. Le côté droit, lisse, immaculé (au moins en apparence). Leur partie basse est non finie, ce qui porte l’attention vers leurs corps et ports de tête.

Problématiques abordées : Questionnement sur le reflet du regard.

Notions abordées :

– Violence des regards/affrontement
– Classe sociale favorisée/classe défaillante
– Vie/mort
– Dessin/peinture
– Trait/surface
– Figuration/abstraction
– Matérialité/immatérialité
– Dureté/fragilité

Champ référentiel :

– Le Portrait de Frédéric de Montefeltro dans un tableau de Piero della Francesca (1470-1473)
– La lutte pour la mémoire d’Ernest Pignon-Ernest
– Cy Twombly et son mélange de styles
– La matière et Anselm Kiefer
– L’échec comme moteur de la création, Giacometti
– Le regretté Daniel Arasse pour ses écrits

[1] Dictionnaire Larousse.

[2] Daniel Arasse, Le sujet dans le tableau, « Frédéric dans son cabinet ». Ed. Flammarion, 2005.

[3] Les psychanalystes désignent comme pulsion scopique la charge de sexualité qui porte le regard du voyeurisme/exhibitionnisme.

SchoolTravaux de troisième année en arts plastiques, université Paris 1 Panthéon-SorbonneMaterialsGraphite, mine de plomb et peinture acryliqueYear2017

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